Disco, Boulot, Dodo

 

 

 

Depuis le début de l’été, l'organisation Morning Gloryville organise des fêtes matinales à Paris. Le concept, né à Londres en 2013, propose au travailleur de casser sa routine – et ainsi l’aider à surmonter les affres de sa journée de travail.
 
Comme lors de n’importe quelle sortie entre copines, les bras en l’air, quelques jeunes filles reprennent en cœur « I Follow Rivers », le tube de la chanteuse suédoise Lykke Li. Les bassins ondulent, les pieds quittent régulièrement le sol, entraînés par la précise pulsation qui émane de larges enceintes. L’une de ces danseuses porte un masque de licorne, une deuxième, des ailes de diablotins. D’autres, plus loin, portent des costumes de zèbre ou bien de Pikachu. Sur le visage de ces fêtards se lit la joie. Alors que les fenêtres laissent passer les premiers rayons du jour, ils dansent encore au centre de l’imposante halle du Carreau du Temple.
 

Techno minimale, pop internationale ou encore incontournable disco, à chaque nouveau morceau, les corps se délient un peu plus. Pour autant, ceux qui ont fait ce choix n’ont rien de marginaux. Dans à peine quelques heures, ils seront cadres, étudiants ou secrétaires. Ce seront vos collègues de bureau, feront le même travail que vous et seront soumis au même stress. A la différence près qu’eux se seront levés plus tôt, afin de commencer la journée détendue et briser leur routine du « métro-boulot-dodo ».

 
 
 
Alors que les conditions de travail se détériorent, la rave before work rend compte d’une aspiration partagée dans l’ensemble du monde industrialisé. Celle de ne plus vivre uniquement pour sa profession. En cela, ce mouvement rend le travail au quotidien acceptable, car il n’est plus l’unique accomplissement de la journée. En ce mercredi pluvieux de décembre, c’est la quatrième fois que Morning Gloryville organise ce type de rassemblement en France. Ce sont eux qui ont fait connaître la rave before work – littéralement la rave avant le travail - à Paris.
 

Travolta chez Camus

 

Inventé à Londres en mai 2013, dans le quartier branché de Shoreditch, ce mouvement a conquis le globe à une vitesse ahurissante. Sidney, San Francisco, Bangalore, Berlin, … toutes ont leurs fêtes matinales. « C’est en y allant, à Londres, que je me suis dit qu’il fallait importer le concept en France, » confie Karima Boumedienne, informaticienne une fois passés les douze coups de midi, qui organise l’événement dans la capitale depuis juillet dernier. Aux quatre coins du globe, le mouvement a pris une nouvelle ampleur depuis juin dernier. « Il y a une prise de conscience mondiale. Ce sont des gens comme vous et moi qui veulent apporter un peu de joie dans leur ville. »
La folie de la rave before work se propage

 

La fête comme catharsis du travailleur, rien de nouveau là-dedans. Depuis que l’on désosse le compromis fordien, dès le milieu des années 1970, danser aide l’ouvrier à oublier que ses conditions de travail se dégradent au quotidien. La révolution culturelle portée par la musique disco fut la première. « La disco peut s’avérer un cache-misère, un opium », explique le journaliste Benoit Sabatier dans son histoire de la culture jeune, Nous sommes jeunes, nous sommes fiers. « La disco endort le peuple le samedi soir, pour qu’il subisse pleutrement la semaine. »
 

Pour expliquer les motivations de la première génération de clubbeurs, Benoit Sabatier prend l’exemple du personnage de Tony Manero, interprété par John Travolta dans le film La fièvre du samedi soir. « Son job le déprime terriblement, mais heureusement, le week-end il peut se lâcher, car le samedi soir il va danser en club, et là il oublie tout, ses semaines grises et pénibles, son travail mal payé, ses difficultés à communiquer. Le samedi soir il danse, et sa vie s’illumine, prend sens. »

 

 

 

 

 

Le fêtard est, dès lors, l’égal d’un Sisyphe. A l’instar du personnage d’Albert Camus, qui remonte encore et toujours un rocher en haut d’une montagne, avant que ce dernier ne roule inlassablement tout en bas, le travailleur répète les mêmes mouvements éreintants. Pour autant, « il faut imaginer Sisyphe heureux », écrivait Camus pour décrire le moment où son personnage, redescendant du sommet, est délesté du poids du rocher. Il devient alors « supérieur à son destin ». De même, le raver Tony Manero a « aussi  droit au bonheur dans sa vie de merde [sic.] », explique Benoit Sabatier.

 

Boire (du jus de fruits) pour oublier

 

Suivant les enseignements de leurs prédécesseurs disco, des générations ont oublié leur condition de travailleur aliéné dans la fête – et menant aujourd’hui à la rave before work. D’autant qu’en quarante ans, les conditions de travail se sont considérablement appauvries. « Les individus sont malheureux, perdent la joie de vivre, la bonne humeur, la convivialité,» déplore Christophe Dejours, dans La Panne, repenser le travail et changer la vie.
 
Depuis 1990, les maladies professionnelles connaissent un boom. « Ce qui est intéressant, ce sont les facteurs qui sont à l’origine de cette dégradation, confie la sociologue Dominique Méda. Une amplification des contraintes auxquelles sont soumis les salariés, notamment celles de rythmes et l’insécurité de l’emploi. » Contrairement à ce qui avait été imaginé, les nouvelles formes d’organisation du travail (NFOT) n’ont en rien amélioré la qualité de vie du salarié dans son entreprise.
 

Ces méthodes de management sont basées sur l’initiative du travailleur et sur son implication dans les projets de l’entreprise. « Les salariés sont de plus en plus souvent confrontés à des situations professionnelles paradoxales, qui d’un côté augmentent leur espace d’autonomie mais en même temps diminuent la maîtrise qu’ils ont de leur travail et de leur vie, » expliquent Dominique Méda et Patricia Vendramin, dans leur livre Réinventer le travail. En cela, les NFOT ont contribué à détériorer les conditions de travail. « Elles n’ont pas éliminé la pénibilité au travail ; elles l’ont démultipliée, » concluent les sociologues.

 
 
Pour autant, la génération d’Alors on Danse ne se jette pas à corps perdu dans la débauche. « Les gens viennent ici pour faire le plein d’énergie », explique Karima Boumedienne. Au sein des fêtes diurnes de Morning Gloryville les travailleurs oublient leur travail en buvant du thé vert ou du smoothie, et évoquent un clubbing conscient – counscious clubbing en VO. Venir faire la fête avant d’aller au travail est déjà un acte militant. « Normalement, le matin on ne fait rien de plaisant. On se lève pour aller travailler. Là, on peut prendre le temps de se faire plaisir en dansant. Ceux qui participent sont heureux de pouvoir casser leur routine, » continue l’organisatrice de l’événement.
 

Ravers de tous les pays, unissez-vous !

 

« Le travail reste important, mais il n’est plus la seule dimension importante de la construction identitaire et de l’équilibre existentiel, » reprennent Dominique Méda et Patricia Vendramin. Selon les deux sociologues, pour se réaliser en tant qu’humain, d’autres valeurs sont importantes au salarié – et parmi elles, les loisirs et la vie sociale. « A l’hégémonie de la valeur travail succède le refus d’une disponibilité extensive pour l’entreprise, un désir de préservation de la sphère personnelle, à travers une gestion autonome et flexible du temps. »

 

>>> Pour plus d'informations sur le Conscious clubbing. 

 

En cela, les quelque dizaines de personnes qui se déhanchent sous la halle parisienne sont des pionniers. Dans des conditions de travail aussi aliénantes, le psychologue du travail Eugene Enriquez explique que « le seul qui s’en tire est le ‘marginal sécant’, c'est-à-dire l’homme certes impliqué dans son travail mais qui fait partie d’autres groupes et qui est disponible à ses propres désirs, c’est sa seule manière de ‘respirer’ et de durer. » Un marginal qu’il s’agit de suivre.

 

« Si la résistance commence par le courage de ceux qui agissent les premiers sans compter sur le soutien des autres, le changement d’organisation du travail viendra d’une réappropriation collective, » continue Christophe Dejours, fondateur de la psychodynamique du travail. D’autant que la rapide expansion de la rave before work ne tient pas de la volonté d’une multinationale, mais d’une aspiration de citoyens médusés.

 

Ces activistes n’en oublient pas pour autant leur profession. A partir de 8h30, la salle se désemplit progressivement. Aux baskets succèdent les chaussures de ville. Jusque-là, les shorts à paillettes répondaient aux t-shirts « Osons le bio ». Ils laissent dorénavant place à de gros manteaux d’hiver qui se dirigent vers le stress quotidien. Mais après avoir passé une ou deux heures sur la piste, ces ravers d’une nouvelle sorte sont parés à affronter les affres de la vie en entreprise. Encore faut-il passer le premier obstacle : une pluie froide et battante

Cyril Camu

 

Morning Gloryville, comment ça marche :

  • Depuis juillet dernier, l’organisation Morning Gloryville organise des fêtes le matin, entre 6h30 et 10h30. Au rythme d’un par mois, ces événements se tiennent au Carreau du Temple dans le troisième arrondissement de Paris. 
  • Des massages y sont offerts, des cours de yoga dispensés, des cerceaux sont proposés afin de s’exercer au hula hoop. Les lève-tôt qui prennent part à ces événements peuvent y boire gratuitement des smoothies au kiwi ou aux fruits rouges, ainsi que du café et du thé. Des pâtisseries (payantes, elles) sont aussi proposés. Le tout est garanti bio et sans gluten.
  • 14 euros l’entrée, gratuit pour les enfants de moins de 12 ans.

     

 

 

 

 

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