La conquête de l'espace (de travail)

Andrea Ostojic

Dans quelle mesure les facteurs environnementaux ont-ils une influence sur le bien-être au travail ? Cette question a longtemps été délaissée par les psychologues qui se sont davantage focalisés sur les interactions entre individus et/ou groupes. Or, la recherche en psychologie sociale n’a eu de cesse de montrer que toute interaction sociale est largement médiatisée par l’environnement dans lequel elle s’opère. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs se penchent donc de plus en plus sur l’impact que peuvent avoir les caractéristiques physiques de l’environnement sur le comportement, la satisfaction, la productivité ou encore les interactions des travailleurs.


Les facteurs d’ambiance comme le bruit, la lumière, la température ou la qualité de l’air ont ainsi fait l’objet d’études. On apprend par exemple – sans grande surprise – que la lumière naturelle est associée à un plus haut niveau de confort et de productivité que la lumière artificielle. La proxi­mité et la largeur des fenêtres, la possibilité d’avoir une vue sur l’extérieur, sont autant d’éléments qui vont dans le sens d’une plus grande satisfaction et de meilleures performances1. Quant au bruit, généralement considéré comme une nuisance, il pourrait, dans certains cas, avoir des effets positifs. « Les bruits ne sont pas toujours indésirables. Un certain niveau de bruit de fond est nécessaire pour assurer le confort des employés et la “sensation du lieu” dans certains environnements. (...) Éliminer tous les sons n’est donc pas toujours la meilleure option », expliquent ainsi Nigel J. Holt, professeur de psychologie expérimentale à l’université d’Aberystwyth, et C. Philip Beaman, maître de conférences en psycho­logie cognitive à l’université de Reading, et au Royaume-Uni2. Plusieurs recherches mettent également en évidence une influence positive des éléments qui nous « reconnectent » de manière plus ou moins directe à la nature : la pré­sence de plantes, une fenêtre donnant sur des espaces verts, des meubles en bois, des posters montrant des paysages naturels, sont décrits comme bénéfiques sur le niveau de stress et/ou la productivité2.


Autant d’exemples qui laissent à penser que les entreprises ont tout intérêt à ne pas négliger les éléments de l’envi­ronnement, même si certains d’entre eux peuvent paraître a priori insignifiants.


 

Contrôler son environnement


Autre facteur clé du confort au travail : la possibilité d’exercer un certain contrôle sur son environnement. Selon une étude de l’université d’Exeter, au Royaume-Uni3, plus les employés ont la possibilité de personnaliser leur espace de travail, plus ils sont satisfaits, motivés et productifs. « En agissant sur les lieux, l’individu exerce une part de liberté qui est sa capacité de créer de l’autonomie à l’intérieur même des espaces de contrainte », explique Gustave-Nicolas Fischer, professeur de psychologie sociale à l’université de Lorraine, dans Psychologie des espaces de travail4. Par cette liberté d’expression de soi qui lui est accordée, il se voit reconnu en tant qu’individu singulier au sein de l’organisation et peut définir symboliquement un espace comme son territoire. On comprend alors aisément que le système des bureaux non attribués (dans lequel l’employé n’a pas son propre bureau mais s’installe chaque matin avec ses affaires à l’un des bureaux libres mis à disposition par l’entreprise), apparu il y a une dizaine d’années, ait pu provoquer une insatisfaction chez certains salariés, comme l’expliquent Enric Pol, Enric Net et Ramón Ferrer, professeurs de psychologie sociale à l’université de Barcelone2 : « Les environnements de travail non territorialisés menacent l’identité au travail parce qu’ils limitent les possibilités et les compétences du salarié à prendre appui sur son poste de travail pour s’affirmer et empêchent que ses caractéristiques distinctives soient visibles dans l’espace, notamment par la présence d’objets personnels. » Au-delà de la personnalisation du bureau, la maîtrise de l’environnement s’ex­prime aussi par la possibilité d’effec­tuer des gestes simples comme régler l’intensité de la lumière, ouvrir la fenêtre, maintenir une porte ouverte ou fermée, déplacer certains meubles… Des changements qui semblent anodins mais qui ne sont pas toujours possibles dans les bureaux partagés. Impliquer les salariés dans les décisions en matière d’aménagement de l’espace (choix et disposition des meubles, choix des éléments de décoration, de la couleur des murs…) peut aussi permettre de renforcer leur sentiment de contrôle sur l’environnement.


 

Jeux de pouvoir


Gustave-Nicolas Fischer s’est aussi penché sur la dimension symbolique des espaces de travail. Il observe par exemple que les attributions spatiales permettent de dégager une carte des pouvoirs dans l’entreprise : la surface plus ou moins grande attribuée à un employé, le fait que son bureau soit privé ou partagé, à proximité ou non des « centres de pouvoir », sont autant de marqueurs de statut traduisant dans l’espace l’orga­nisation hiérarchique de l’entreprise. Gustave-Nicolas Fischer s’intéresse également aux espaces de transition comme les vestiaires : ces « aires intermédiaires » sont comme des lieux de passage ritu­el où s’opère la métamorphose d’une identité vers une autre : « Cet espace remplit aussi une fonction cathartique : c’est là que les travailleurs se débarrassent physiquement et mentalement des charges de leur travail. » Autant d’exemples qui montrent que l’espace n’est pas qu’un pur élément géométrique. Les lieux disent toujours quelque chose, l’espace est façonné par des marquages socio-émotionnels et des valeurs symbo­liques. 


Eric Sundstrom, professeur de psychologie à l’université du Tennessee, s’est intéressé au rôle que peut jouer l’aménagement spatial dans les relations interpersonnelles5. Il passe en revue plu­sieurs facteurs qui peuvent influer sur un échange entre deux personnes dans un bureau, comme la distance qui les sépare, la présence ou l’absence d’une table entre eux, ou encore l’orien­tation des sièges. On apprendra par exemple qu’une personne aura plus de chances de dominer un échange si cette discussion a lieu dans son propre bureau plutôt que dans celui de son interlocuteur. Un phénomène de « dominance territoriale » qui fait penser aux équipes de football qui gagnent plus souvent à domicile qu’à l’ex­térieur. Eric Sundstrom a aussi analysé les interactions lors des réunions. Lorsque plusieurs personnes sont réunies autour d’une table, elles auraient tendance à s’adresser prioritairement aux personnes avec lesquelles elles peuvent établir facilement un contact visuel. Ainsi, lors d’une discussion en groupe autour d’une table, nous aurions tendance à communiquer davantage avec les personnes situées en face de nous plutôt que juste à côté de nous. Autour d’une table circulaire, tous les participants sont à égalité en terme de possibilité de contact visuel, mais ce n’est pas le cas lorsque la table est rectangulaire. 

Les sociologues américains Paul Hare et Robert Bales6 ont positionné douze personnes autour d’une table rectangulaire, avec une personne à chaque extrémité, et deux rangées de cinq personnes qui se faisaient face. Les deux personnes situées aux extrémités, qui avaient la possibilité, contrairement aux autres participants, d’établir un contact visuel avec tout le monde, ont parlé davantage que les autres. Les personnalités « dominantes », qui ont des aspirations au leadership, auraient d’ailleurs tendance, plus que les autres, à choisir cette place. Eric Sundstrom suppose que le choix d’une table rectangulaire pourrait favoriser l’émergence d’un leader au sein du groupe, alors que l’utilisation d’une table circulaire pourrait, à l’inverse, atténuer les phénomènes de leadership.


Quant à l’open space, ou « bureau paysager », apparu dans les années 1960, il est le résultat d’une déstructuration progressive de la conception traditionnelle de l’espace de bureau : « Tout ce qui représente une barrière physique à la communication comme les portes et les cloisons est éliminé, car il s’agit de créer un espace transparent et fluide où rien n’entrave la bonne circulation des informations », explique Gustave-Nicolas Fischer. 


Mais l’open space atteint-il cet objectif d’une meilleure circulation de l’infor­mation ? Élisabeth Pelegrin-Genel, architecte et psychologue du travail, consultante sur les problématiques d’espace, de travail et d’organisation, pointe un paradoxe : « Avec l’absence de cloisonnement, le bureau paysager est censé favoriser la communication, à condition de travailler en silence car toute conversation représente une nuisance pour les autres »7.

L’open space ou le poids 
de la transparence


Au-delà des motifs d’insatisfaction souvent exprimés par les salariés, comme le bruit ou le manque de place, se pose la question de la transparence et de l’absence d’intimité, dans une configuration où l’on est exposé en permanence au regard des autres. « Un comportement de façade apparaît, observe Gustave-Nicolas Fischer. Sourires apprêtés et retenue générale sont les symptômes d’une tension intérieure, directement liée à l’impos­sibilité d’aménager un espace de retrait. Dans ces lieux, les employés ont l’impression de vivre à découvert et développent des comportements de fuite pour échapper à la transparence. » Le bureau devient une scène de théâ­tre ou tout le monde joue un rôle et où tout le monde se surveille. « En espace ouvert, on passe naturellement du contrôle à l’autocontrôle croisé. Les autres regardent, scrutent, enregistrent, se surveillent mutuellement sans même en avoir conscience », note Élisabeth Pelegrin-Genel. En réponse à ce problème, les entreprises ont commencé à aménager à côté des open spaces des pièces en accès libre permettant aux employés de s’isoler du collectif pour effectuer certaines tâches. L’open space tel qu’il existe aujourd’hui dans la plupart des entreprises reste néanmoins très critiqué mais, étant donné ses avantages en termes de coût, il semble avoir encore quelques belles années devant lui…

 

Cet article est paru dans Le Cercle Psy nº11, déc 2013/jan-fév 2014.

Consulter l'éditorial et le sommaire du numéro.

  • 1. Voir Jacqueline C. Vischer, « Towards 
an Environmental Psychology of Workspace : How People are Affected by Environments 
for Work », Architectural Science Review, 
vol. 51 (2), 2002. 

  • 2. a. b. c. Ces références sont issues de l’ouvrage dirigé par Liliane Rioux, Jeanne Le Roy, 
Lolita Rubens et Johanna Le Conte, Le confort au travail, Presses de l’Université Laval, 2013.

  • 3. Craig Knight et S. Alex Haslam, 
« The Relative Merits of Lean, Enriched, 
and Empowered Offices : An Experimental Examination of the Impact of Workspace Management », Journal of Experimental Psychology, 16, 2010.

  • 4. Gustave-Nicolas Fischer, Psychologie 
des espaces de travail, Armand Colin, 1989. 

  • 5. Eric Sundstrom, Work Places, 
Cambridge University Press, 1986. 

  • 6. A. Paul Hare et Robert F. Bale, 
« Seating position and small group interaction », Sociometry, n° 26, 1963.

  • 7. Élisabeth Pelegrin-Genel, Des souris 
dans un labyrinthe, La Découverte, 2010.

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