Lâcher prise ?

Achille Weinberg

 

Le lâcher-prise est souvent présenté comme une technique de méditation et de relaxation, fondée sur l’instant présent. Il invite 
aussi à travailler différemment – ne faire qu’une chose à la fois. 
Et à prendre au sérieux la formule : « Le mieux est l’ennemi du bien. »

 

Se relaxer, se détendre, relâcher la pression, renoncer à tout contrôler, à vouloir tout faire et tout bien faire, etc.


 

Voilà ce que l’on peut mettre derrière le mot d’ordre du « lâcher-prise », entré dans le langage courant et que nous soufflent à l’oreille les nouveaux apôtres de la méditation. Le lâcher-prise, remède issu des sagesses antiques, occidentales et orientales, combiné aux techniques de développement personnel, permettrait de retrouver la sérénité et le bien-être face à l’adversité.


 

Personnellement, j’avoue que le lâcher-prise a longtemps eu le don de m’énerver. « Lâcher prise ? Moi ? Jamais ! Parce que ce n’est ni possible, ni souhaitable. »

 

• Ce n’est pas possible : j’ai devant moi une montagne de travail. Et qui va rédiger mes articles à ma place ? Qui va diriger ma petite entreprise, piloter les projets en cours ? Répondre à l’avalanche de mails qui s’accumulent et aux messages sur mon portable ? Qui va s’occuper de mes papiers à ­réécrire, aller chez le coiffeur à ma place, remettre de l’encre dans l’imprimante ?


 

• Ce n’est pas souhaitable : cela va à l’encontre de ma nature. Baisser mes exigences ? Je ne sais pas faire les choses à moitié. Et je perdrais d’ailleurs le goût de mon travail si je devais faire les choses « vite fait, mal fait ». Et de toute façon, je ne suis pas du genre à lâcher l’affaire. Renoncer face aux difficultés : c’est pour les faibles, les loosers. Déléguer ? Mais il faudrait que je trouve des gens à la hauteur. Le lâcher-prise, c’est bon pour les disciples béats de « l’instant présent »… 


 

Voilà ce que j’ai pensé pendant longtemps avant de comprendre qu’il n’était question ni d’une démission face à ses responsabilités, ni de résignation, et pas uniquement d’une psychologie de bazar qui voudrait nous faire croire que l’on peut régler ses problèmes en regardant la vie sous un nouvel angle.


 

En me documentant, puis en tentant de pratiquer au quotidien, j’ai ­compris que derrière le visage parfois très irritant du bouddha inactif et illuminé se trouvent aussi quelques bonnes recettes pour se simplifier la vie et le travail.


Qu’est-ce que le lâcher‑prise ?


 

Le lâcher-prise n’a pas de définition canonique. L’expression renvoie, selon les sources, à plusieurs approches : 1) une méthode de relaxation ; 2) une attitude existentielle face à ce qui nous arrive, ce que l’on peut faire et ce que l’on ne peut pas faire ; 3) une philosophie du travail qui considère que « le mieux est l’ennemi du bien ». 


• Une méthode de relaxation ? 


 

Lorsque l’on courbe sous le poids d’une surcharge de travail, que l’on est bombardé de sollicitations multiples et que tous les clignotants commencent à virer au rouge, survient un moment où notre cerveau entre en état de surchauffe. Les alertes mentales (« tu dois faire ceci, cela », « attention, tu vas être en retard ! ») deviennent contre-productives et les effets du stress intense se font vite sentir : agitation mentale, difficulté de concentration, fatigue, irritation, sommeil troublé, angoisse et culpabilité. Une petite machine folle se met en route dans le cerveau, provoquant des bouffées de panique.


 

Le lâcher-prise, conçu comme technique de relaxation, consiste d’abord à apprendre à se calmer, à faire baisser la pression dans la cocotte-minute cérébrale où s’agitent nos pensées intérieures (soucis, préoccupations, angoisses). Afin de trouver, provisoirement, un peu de repos pour « recharger les batteries ». Le lâcher-prise repose sur des techniques de respiration profonde, de relâchement musculaire, de visualisation mentale (penser à des images apaisantes). Cela passe aussi par des exercices simples : s’asseoir, respirer profondément, concentrer sa pensée sur des choses simples, comme un enfant qui regarde une goutte d’eau couler sur la vitre, afin de chasser les mauvaises pensées… En pratiquant régulièrement ces exercices de relaxation, on parvient à atteindre un état mental de « pleine conscience ». C’est aussi un moyen de réactiver des scènes mentales apaisantes et positives. Certes, quand on ouvre les yeux, aucun problème n’a disparu, mais on va déjà mieux.


 

Avec un peu de pratique, on parvient à susciter ces états mentaux plus rapidement, exactement comme une petite sieste permet aux habitués de plonger quelques minutes seulement dans un sommeil réparateur.


• Une posture existentielle ?

 

Le lâcher-prise peut être aussi considéré comme une posture qui consiste à focaliser notre champ d’action et de conscience sur des actions et buts précis. Tout part de la fameuse distinction d’Epictète « ce qui dépend de moi et ne dépend pas de moi ». Supposons qu’au moment de rendre cet article (bouclé juste avant la fatidique dead line), mon ordinateur tombe en panne. C’est la catastrophe absolue. Que faire ? Aussitôt, la panique, la colère (contre la machine), des remords (pourquoi n’ai-je pas fait de sauvegarde !), du désespoir (tout est à refaire), et du désarroi (mais c’est impossible, je suis déjà en retard !). Toutes ces pensées négatives ne servent strictement à rien. Inutile de revenir en arrière en pensée. La situation est ainsi. Il s’agit de se concentrer uniquement sur ce que je peux faire. Trouver un autre ordinateur, réécrire le plus rapidement ce dont je me souviens. Voir s’il n’y a pas de solutions alternatives (il y en a toujours : tous les journaux sortent à l’heure malgré les incidents de dernière minute). Et puis s’il fallait retarder la parution d’une ou deux journées, la Terre ne cesserait pas de tourner. L’acceptation sereine de ce qui arrive et que l’on ne peut plus changer est très différente de la résignation. Elle consiste à repousser les pensées parasites et improductives qui accompagnent toute frustration (colère, remord, envies, désespoir) pour limiter ses pensées à ce que l’on peut faire pour remédier à la situation. Et si rien n’est possible, alors il faut aussi en prendre son parti : « Si un problème a une solution, alors il est inutile de s’en inquiéter ; s’il n’en a pas, s’inquiéter n’y changera rien », dit un proverbe tibétain.


 

Le lâcher-prise, ainsi entendu, conduit donc à apprendre à démêler l’écheveau des causes entre ce qu’il est possible et impossible, raisonnable et déraisonnable de faire face à un problème. Lorsque j’écris un article, je dois veiller à plusieurs choses à la fois, la qualité de l’information, la rigueur de la démonstration, la qualité du style, l’orthographe et les délais à respecter. Quand trop d’exigences se combinent, l’esprit s’embrouille. Les techniques de méditation apprennent aussi à isoler les problèmes, à les décomposer entre les tâches complexes et les plus simples : lâcher prise pour se consacrer à l’essentiel.


 

Cela débouche sur une autre facette de la médiation : la redéfinition de ses buts.


• Une philosophie du travail ?

 

Le lâcher-prise finit par toucher enfin une question décisive : la qualité du travail et l’investissement que l’on y consacre. Quand on aime son travail, on a à cœur de bien le faire, qu’il s’agisse d’enseigner, de construire des charpentes, de cuisiner ou de faire de la recherche. Mais où le degré d’exigence que l’on se fixe se situe-t-il ? Beaucoup de gens se définissent comme « perfectionnistes », tout en reconnaissant qu’il s’agit peut-être d’un défaut. Vouloir être parfait, c’est s’épuiser à la tâche (les obsessionnels de l’ordre savent qu’il y a toujours de la poussière cachée quelque part) et se mettre en situation d’échouer. C’est même contre-productif : on s’égare dans les détails, on perd du temps, les objectifs principaux s’éloignent. Le perfectionnisme est devenu aussi une exigence managériale (qualité « totale », « zéro défaut », « charte de qualité »). Enfin, l’exigence d’un travail « bien fait » est considérée par les ergonomes et psychologues du travail comme une condition du bien-être au travail : être empêché de bien faire son travail, être contraint à faire du « sale boulot » est source de souffrance morale. Bref, les aspirations personnelles et les normes de qualité poussent aujourd’hui à atteindre la perfection.


 

Lâcher prise, c’est oser admettre que le « sois parfait » est un idéal impossible et finalement destructeur. La recherche de la perfection est dévoreuse de temps et d’énergie. Elle consomme et consume beaucoup trop1. Elle pousse même à la frustration et à l’échec. On ne peut pas tout faire et tout faire bien.


 

Le lâcher-prise est aussi une invitation à renégocier ses propres niveaux d’exigence : qu’il s’agisse du design d’un produit, de la confection d’une affiche, de la préparation d’un cours, de la présentation d’un projet, de la rénovation d’une façade, du rangement de son bureau, ou du soin apporté à une personne…, l’idéal est inaccessible et, selon le vieil adage, « le mieux est l’ennemi du bien ».

 

Il ne s’agit pas d’abandonner ses idéaux, son désir de bien faire pour se contenter de la médiocrité (qui souhaite cela ?) mais d’éviter de s’enfermer dans une course infernale vers un idéal inatteignable.


 

Le renoncement à la perfection n’est pas résignation, c’est au contraire un tremplin pour aller plus loin : plutôt que de refaire cent fois le début de la lettre, de l’article, du livre, acceptons ce que l’on a déjà fait pour avancer. Plutôt que de vouloir ranger mon bureau de fond en comble (ce qui est quasi impossible, il me faudrait une semaine pour tout trier et ranger), je me résous à faire un rangement provisoire, pas le grand rangement idéal, qui finit toujours en fait avec le bouclage de dernière minute (où l’on cache en vitesse le désordre dans les placards).


 

En ce sens, le lâcher-prise peut être entendu comme un projet d’engagement mesuré, centré sur l’essentiel.

 

La mindfullness au travail

 

La mindfuness ou « méditation de pleine conscience » a fait une entrée remarquée ces dernières années dans le monde du travail. De quoi s’agit-il ?

 

«  Retirez-vous quelques minutes dans un endroit au calme, prenez un raisin sec dans votre main, laissez-le dans votre paume, prenez le temps de le regarder dans le détail, prenez conscience de son poids, de sa texture en le roulant entre le pouce et l’index, puis portez-le en bouche ; sentez la sensation sur votre langue, votre palais… Puis, tout doucement, croquez-le et 
concentrez-vous sur chacune des saveurs, 
prenez votre temps. Concentrez-vous. »

 

L’exercice du raisin sec est l’un des premiers exercices destinés à pratiquer la méditation de pleine conscience. Il vous apprend à vous concentrer sur une sensation corporelle précise, vous plonge dans l’instant présent fondamental que l’on oublie au quotidien. C’est aussi une façon de chasser les autres pensées (les ruminations) et de s’évader en pensée vers des états émotionnels apaisants.


 

Coco Brac de la Perrière, une consultante de luxe, qui « accompagne les dirigeants », a compris comment bien exploiter cette expérience. Elle organise des dîners silencieux, cuisinés par de grands chefs, où, pour une centaine d’euros, vous pouvez manger en silence au côté de dizaines d’autres convives (ils étaient 285 au dîner du 28 mai 2014 dans un grand restaurant parisien !). De sa voix suave, Coco accompagnait le repas de quelques conseils sur l’art de méditer…


 

Quel intérêt de payer si cher pour un repas silencieux alors que l’on peut faire la même expérience seul chez soi avec un grain de raisin sec ou un morceau de sucre ? Allez savoir !


 

L’expérience de la méditation en mangeant à des racines profondes, dans la tradition monastique, 
la cérémonie du thé au Japon relèvent aussi des pratiques de méditation zen.


 

Mais revenons à la mindfulness. Dans sa forme moins exotique et branchée que celle pratiquée 
par Coco Brac de la Perrière, la méditation de pleine conscience connaît un succès important auprès 
d’un nombre grandissant de salariés stressés. 


 

La méthode qui a le vent en poupe est celle de 
Jon Kabat-Zinn. Son programme en huit semaines 
est désormais appliqué dans le monde du travail. 


 

Le programme repose sur des exercices réalisés seul 
ou en groupe. On apprend à y pratiquer la respiration, le scan corporel (analyser dans le détail ses réactions physiques), le yoga, la marche consciente. La personne apprend à retrouver des sensations fondamentales 
que l’on a souvent oubliées (comme l’enfant qui regarde les gouttes d’eau glisser sur une vitre). Cet état de conscience a pour effet de repousser les émotions négatives (inquiétude, irritation, anticipation, rumination) qui nous assaillent quotidiennement l’esprit. Cette forme de méditation vise aussi à reconnaître et à se mettre à distance de ses propres pensées et émotions ; les repérer, les ignorer ou les laisser « couler en soi », sans se laisser envahir par elles (de la même façon, les patients qui souffrent de douleurs chroniques apprennent à dompter leurs douleurs).

 

 

 

 

  • 1. Michel Lacroix, Avoir un idéal est-ce bien raisonnable ?, Marabout, 2014.

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