Changer le travail des enseignants du primaire

Tribune de Frédéric Grimaud, professeur des écoles

 

Ces dernières années, le travail des professeurs des écoles a été bouleversé par de nombreuses modifications institutionnelles qui ont constitué pour le professeur un empêchement de faire du bon travail et pour le métier une véritable perte de sens1. Fort de ce constat, le syndicat SNUipp-FSU, en partenariat avec l’équipe de clinique de l’activité du CNAM2 et l’équipe ERGAPE de l’Université d’Aix Marseille3, a initié un chantier de recherche qui poursuit un double objectif : étudier et transformer le travail réel des professeurs des écoles et permettre aux enseignants de retrouver du pouvoir d’agir, autrement dit de reprendre la main sur leur activité4. Comprendre le travail pour le changer, changer le travail pour le comprendre5 apparaît donc comme une préoccupation commune à la revue Sciences Humaines et aux chercheurs du syndicat SNUipp-FSU.

 

Changer le travail, agir sur l’activité de travail du professeur des écoles en la transformant est l’affaire du travailleur lui-même (car le travail ne peut-être considéré en dehors des hommes et des femmes qui le font), et est le fruit, au terme d’un long chemin, d’une activité commune entre chercheur et travailleur. Nous présentons ci-après un résultat d’une recherche menée en ergonomie de l’activité du travail enseignant.

 

 

Comment une enseignante « change son travail » :

 

La loi de février 20056 fut notre point de départ. Elle a considérablement modifié l’organisation du travail pour les professeurs des écoles en proclamant que désormais, chaque enfant en situation de handicap pourrait suivre sa scolarité dans le cursus ordinaire. Au-delà des débats sur le fond de cette loi ou sur les modalités son application, nous nous sommes attachés à analyser le travail réel d’enseignants de classe ordinaire qui ont du accueillir dans leur classe des élèves en situation de handicap. D’un point de vue méthodologique, nous avons d’abord filmé plusieurs enseignants dans leurs classes puis, ensemble (chercheur et enseignants), nous avons visionné et commenté ces séquences. Les discussions et controverses générées autour de ces vidéos rendent possible une modification réfléchie de son activité de travail par l’enseignant lui-même.

 

Pour exemple, une enseignante que nous avons filmée accueille au sein d’une école et une classe dites « difficiles » une élève porteuse de troubles sévères du comportement. Sa situation de travail est doublement affectée : par des élèves fortement agités d’un part, par son élève en intégration, d’autre part. La professeure des écoles peine à trouver les ressources pour agir efficacement. Le visionnage avec le chercheur7  des séquences de classe filmées, permet à l’enseignante de prendre du recul sur son activité et de la prendre comme objet de réflexion.

 

De cette co-activité chercheur/enseignant, émergent alors des pistes pour mettre en route des gestes efficients.
Pour agir efficacement, la professeure des écoles a mis en place plusieurs stratégies, plus ou moins efficaces. Parmi elle, nous avons identifié une stratégie que nous avons nommé « le détournement de l’AVS ». Pour compenser le handicap des élèves intégrés en classe ordinaire, la MDPH8  notifie une AVS, dont la fonction est d’accompagner l’enfant en situation de handicap. Face a ses difficultés pour gérer sa classe difficile, l’enseignante avec qui nous avons travaillé a détourné cet adulte supplémentaire de sa fonction initiale. Elle confie à l’AVS la gestion temporaire d’un petit groupe d’élèves perturbateurs, tâche qui ne relève pas des missions qui lui sont prescrites par l’institution. Pour pouvoir agir efficacement en situation de travail, cette enseignante utilise un dispositif existant et le transforme en un outil efficace pour le développement de sa situation de travail.

 

 

Quelles pistes de réflexions :

 

En détournant ainsi l’AVS l’enseignante trouve une solution à ses problèmes immédiats. Ce genre de « bricolages », à la fois efficaces et peu coûteux pour elle, parce qu’ils sont filmés et co-analysés, peuvent devenir objets de discussion et de controverses. Nous avançons que « changer le travail », c’est permettre aux travailleurs de prendre leur activité de travail comme objet de réflexion et d’assumer collectivement une dispute professionnelle sur les critères de l’exécution de la tâche.

 

 

Créer les conditions du changement

 

On ne changera pas le travail par l’extérieur de la situation de travail elle-même et sans les travailleurs eux-mêmes. Un chantier de réflexion s’ouvre alors, pour les enseignants, les chercheurs et les syndicalistes soucieux d’améliorer la qualité de vie au travail : quelles sont les conditions pouvant permettre aux travailleurs de reprendre la main sur leur activité de travail ? D’ores et déjà, sous l’impulsion du syndicat SNUipp-FSU, un chantier de travail à Marseille s’est engagé dans cette optique sur le travail hors la classe des professeurs des écoles.

 

 

 

 

  • 1. Terme utilisé par le SNUipp-FSU lors du colloque fondateur de ce chantier de recherche : « Enseigner : un métier en quête de sens ».
  • 2. Dirigée par le professeur Yves Clot.
  • 3. Dirigée par le professeur Frédéric Saujat.
  • 4. Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d’agir. Paris : PUF
  • 5. Pour reprendre une expression de : Amigues, R., Faïta, D., & Saujat, F. (2004). L’autoconfrontation croisée : une méthode pour analyser l’activité enseignante et susciter le développement de l’expérience professionnelle. Bulletin de psychologie, 57(469), 41-44.
  • 6. Loi pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.
  • 7. Ou dans un autre temps en présence d’une autre enseignante.
  • 8. Maison Départementale des Personnes Handicapées.

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