La pause au 5ème : un travail de socialisation ?

Romeyla BEN THABET et Bénédicte HÉRAUD

Dans le cadre de notre enseignement en sociologie du travail nous présentons dans ce compte rendu nos résultats d’observations de faits sociologiques relevées pendant des pauses en situation professionnelle.

 

De la proposition initiale d’étudier les faits sociaux répondant à la problématique "quelle place les pauses occupent-elles dans la socialisation au travail ?" nous avons ciblé notre questionnement sur un lieu conçu pour les pauses et avons tenté de cerner dans quelle mesure il participait de la construction du lien social. Comment la pause est-elle vécue, pratiquée et utilisée par les employés dans l’espace prévu par l’employeur. La salle de pause peut être soupçonnée d’être un mode de surveillance et de contrôle par la hiérarchie du temps hors travail[1] mais nous nous sommes plutôt attachées à observer l’appropriation de cet espace par les travailleurs pour établir des “groupes sociaux” au moment des pauses.

 

Dans le contexte de notre observation plusieurs questions se posent : quelles sont les raisons pour lesquelles les personnels s’arrêtent formellement de travailler en quittant leur bureau pour se rendre à la salle de pause. Les pauses sont-elles l’occasion de nouer des relations personnelles ou bien de consolider les relations de travail ? Dans quelle mesure les pauses servent à construire le collectif de travail et dans quelle mesure servent-elles à consolider le travail collectif? Ou encore discuter, se déplacer n’ont-ils pour but que celui de se détendre afin de redevenir productif ?

 

I – Contexte et méthodologie

 

A – Contexte 

 

Nous avons choisi d'effectuer notre observation au sein d’une association internationale type loi 1901 d’audit de sûreté de production nucléaire civile. Née après l’accident de Tchernobyl (1986) elle compte quatre centres dans le monde et reçoit depuis l’accident de Fukushima (2011) de plus grosses subventions afin de déployer plus intensément son activité. Nous avions eu connaissance de sa politique de gestion des pauses relativement libre. Possédant un étage formellement aménagé et dédié à la pause, des conditions économiques stables et a priori une ambiance de travail assez agréable, il nous semblait donc intéressant d'étudier les faits sociaux répondant à notre problématique sur un terrain comme celui-ci.

 

L’observation a lieu sur le site de Paris, l’association est propriétaire d’un immeuble de six étages de bureaux dans une ville périphérique proche du quartier de la Défense. L’association en constante augmentation d’effectifs vient de faire aménager un étage de bureaux  dans une des tours de ce quartier qui se situe à 10 minutes environ du siège. Ce déménagement laisse une partie des bureaux du siège en cours de réaménagement afin d’accueillir plusieurs nouvelles équipes au début de l’année suivante. L’association produit des rapports sur le fonctionnement des centrales de production électrique nucléaire dans le monde entier mais édite aussi confidentiellement des préconisations générales de gestion de la production et notamment de la gestion des personnels de la production. Elle est financée par des membres ; sociétés publique, semi-publique ou privée productrices d’énergie.

 

La langue de travail est l’anglais oral et écrit. Une excellente maîtrise de l’anglais est une compétence indispensable pour l’obtention d’un emploi dans cette association.

 

Le siège français de l’association se situe dans un immeuble de 6 étages constitué de bureaux individuels ou en open space, de salles de réunions, d’une salle de conférence, d’un service de reprographie. Au 5ème étage, où nous avons réalisé nos observations, une salle de pause avec terrasse est aménagée, tout le personnel du siège les équipes de la Défense disposent à cet endroit de casiers pour les courriers internes et externes. Ce lieu est formellement pensé pour les pauses, inondé de lumière il offre plusieurs séries de fauteuils, des tables hautes (type cafétéria) une longue table basse, un baby foot et une cuisine “américaine” rouge et inox. Rutilante, elle contient un réfrigérateur, deux fours, un lave vaisselle, une plaque à induction et toute une batterie de cuisine ; assiettes, verres, tasses, etc. Notre propre fréquentation des cuisines des personnels d’entreprises ne nous a jamais laissé une impression aussi luxueuse…

 

B – Méthodologie

 

Nous avons fait deux observations les mercredi 26 novembre et 3 décembre 2014 entre 9h30 et 14h30.

 

En suivant des conseils méthodologiques donnés en cours, nous avons observé des  éléments de situation et de contexte ; lieu, activité effectuée, décor, espace de travail, sous-espace mais nous nous sommes plus particulièrement attaché à l’observation des pratiques des individus (cf. grille d’observation, annexe 1) ; les acteurs présents (H/F, âges, équipes, tenues vestimentaires, statuts), dans leur contexte temporel (durée, temps, récurrence) et spatial  (mouvements et flux : passages, allers retours, déplacement, immobilité).

 

Nous choisirons de nous asseoir sur des fauteuils contre un mur, face à l’entrée avec la terrasse sur notre gauche et la cuisine, le babyfoot sur notre droite (cf. plan, annexe 2). Notre présence a été annoncée et nous sommes l’objet de beaucoup de curiosité voire de plaisanterie: « je reste polie parce que je suis observée ». Nous participons (l'une plus que l'autre) à la vie sociale et agissons à découvert. La prise de note à lieu pendant l’observation. Nous avons pris également  nos repas au moment de la pause de midi à la même table que ceux qui avaient choisi les fauteuils. Il nous semble cependant que le naturel a vite repris le dessus, que pendant la deuxième journée d’observation nous faisions presque partie du décor, moins de questions, moins de regards et moins d’allusions à notre présence.

 

C – Sur le terrain

 

Le personnel du service financier qui nous a accueilli le premier jour d’observation nous assuré d’emblée que la salle de pause n’était plus beaucoup fréquentée depuis le déménagement. Les observations ont montré au contraire des passages et des occupations régulières, seule la dernière demi-heure avant la pause méridienne connaît une baisse de fréquentation. (cf. figure 1. Annexe 4) L’association n’a pas retenu de réglementation particulière lors de la récente rédaction de la convention collective concernant le temps des pauses. Cependant, le standard et l’accueil doivent être assurés en service continu, par conséquent, chaque administratif assure ces fonctions à tour de rôle pendant la pause de l’hôtesse d’accueil dont le contrat d’intérim prévoit une seule pause méridienne d’une heure. Le service RH a aussi récemment obligé les administratifs à effectuer leur pause du déjeuner en dehors de leur bureau sauf en cas de réunion pour lesquelles un repas est fourni par l’association, les lunch meeting. Tous les personnels permanents (cf. fiche « personnels » annexe 3) bénéficient de chèques déjeuner de 10 euros par jour ouvré. Les personnels nouvellement affectés dans la tour de la Défense ont le choix entre les chèques déjeuner et un accès à un restaurant inter-entreprises. Aucun n’a choisi cette dernière option.

L’accès à l’immeuble du siège est lourdement sécurisé ; badges, grille de sécurité à certaines heures, double porte à ouvertures décalées. Selon S l’hôtesse d’accueil, les sorties brèves (pause cigarette par exemple) sont quasiment inexistantes surtout depuis le déménagement du service dans lequel deux assistantes fumeuses préféraient parfois sortir sur le trottoir. Durant la première matinée d’observation il sera souvent question, dans les conversations entendues dans la salle de pause, des changements intervenus depuis ce déménagement, des calculs de temps de trajet et de moyens de transports entre les deux immeubles de bureau chacun d’un côté de la Seine. C’est un événement presque traumatisant pour l’assistante du DG[2] qui dit, pendant une pause au 5ème étage, “avoir très mal vécu” les changements de bureaux et les départs de collègues.

 

II – La pause, la  fabrique du lien social

 

A – Élaboration des pauses

 

Au fur et à mesure de nos observations, nous avons constaté un fait récurrent qui nous a interpellé : lorsque les individus prennent des pauses à durée moyenne ou des pauses longues ils viennent à plusieurs. Ceci s’explique facilement lorsque des binômes travaillent dans un même bureau, ou au même étage, comme A, G (service finances, même bureau) et l’assistante DG (même étage) qui prennent très souvent leurs pauses ensemble. Ils se concertent pour aller en salle de pause en même temps, leur proximité les aide à communiquer et décider d’une pause commune. Une autre fois, nous avons observé que 2 fumeurs ne travaillant pas au même étage ni dans le même service sont arrivés avec 2 minutes d’intervalle dans la salle de pause et s’attendaient pour aller sur la terrasse ensemble. L’évènement s’est déroulé de la sorte: à 10h45 l’informaticien S arrive et se dirige vers le réfrigérateur pour en réparer la porte (?), à 10h47, F une assistante, arrive, avec sa veste (qu’elle n’avait pas précédemment), vient poser sa tasse de thé qu’elle avait prise lors de sa pause précédente, dit bonjour à S en regardant ce qu’il bricole dans le réfrigérateur. S répond ensuite au téléphone (il nous dira plus tard être responsable du helpdesk informatique et devoir répondre à toutes les urgences). Pendant ce temps, F feuillette distraitement les magazines d’une des tables hautes, elle attend vraisemblablement que S finisse sa conversation téléphonique. Lorsqu’il raccroche ils vont sur la terrasse pour fumer, discuter et rire ensemble. Puis, ils partent en même temps à 10h58. Nous avons appris plus tard qu’ils s’étaient envoyés des textos pour prendre leur pause cigarette ensemble, ce qu’ils semblent faire régulièrement. L’événement était d’autant plus intéressant que F nous a semblé habituellement réservée et distante alors que son attitude avec S sur la terrasse était beaucoup plus détendue et naturelle.

 

Lors de la pause déjeuner nous avons également constaté des arrivées par deux (le DAF[3] et l’assistante V sont les seuls à être arrivés non accompagnés) : A et G (bureau des finances) arrivent donc ensemble, vont dans un local de rangement pour prendre les décorations du sapin de noël, les posent sur un siège et vont réchauffer leurs plats préparés (sans doute préparation maison) au micro-onde. Ensuite l’informaticien S et l’hôtesse S arrivent ensemble, suivis de C et H, deux ingénieurs. Par la suite F et O entrent à leur tour, font des bises à la volée, des blagues et s’installe au bar un peu à l’écart avant l’arrivée de l’assistante H et de l’assistante DG. Si ils arrivent ensemble, les duos vont s’élargir et/ou fusionner pendant les coupures des temps de travail pour se retrouver avant le départ de la salle de pause. Quelques fois certaines personnes, socialement à l’aise, charismatique (par exemple l’ingénieur C) vont vagabonder de groupe en groupe pour en devenir successivement le centre d’attention.

 

La pause lorsqu’elle est moyenne ou longue semble clairement avoir pour but de créer du lien, d’être avec quelqu’un. Discuter, échanger avec des gens avec qui l’on s’entend bien, que l’on connait, avec qui on peut se permettre une certaine familiarité semble être une condition pour pouvoir se détendre et profiter du moment hors travail. Ces collègues décident à plusieurs d’arrêter de travailler et de faire autre chose. Ce désir de prendre sa pause non individuellement résulterait de l’idée que 1. On ne veut pas prendre une pause de longue durée seul, aller dans la salle de pause et constater qu’il n’y a personne. La pause est un moyen de communiquer, de créer du lien social. 2. On veut être sûr de passer un bon moment avec des collègues, avec ceux avec qui on s’entend bien dans un contexte autre que bureaucratique, ce qui permet de renforcer les liens déjà établis. Il est plus réconfortant de dialoguer avec des gens que l’on côtoie souvent.

 

B – La constitution des groupes

 

Les pauses se font par groupes d’individus de 2 à 5 personnes. Lors de notre premier jour d’observation nous avions rapidement remarqué  différents petits groupes de personnes disséminés un peu partout dans la salle de pause : un petit groupe se situait sur la terrasse, parmi lesquels se trouvaient des hommes fumeurs autour du DG,  il y avait un groupe situé à proximité de la machine à café, un groupe de trois hommes autour d’une table haute, et un groupe mixte au niveau du bar de la cuisine. À première vue, les membres qui constituent ces différents petits groupements sont proches du point de vue de leur catégorie professionnelle et de leur statut dans l’entreprise. Les discussions variaient à la fois par la langue employée (anglais ou français), bien que ce soit majoritairement du français, mais aussi par les thèmes des discussions professionnels ou non professionnels.

 

Cette répartition en plusieurs petits groupes a généralement lieu lorsqu’il y a beaucoup de personnes en même temps dans cette salle de pause : après ou avant une réunion (deux salles de réunion se trouvent au 5ème étage), nous l’avons constaté à ce moment-là comme au moment des pauses déjeuner. Néanmoins, lorsqu’il y a peu de monde dans la salle de pause nous avons également observé certains cas de séparations en groupe. Lors de notre arrivée sur le terrain, le deuxième jour d’observation il y avait quatre personnes dans la salle, deux groupes de deux. Ces deux groupes, se côtoyant sans se rencontrer, étaient constitués l’un de deux ingénieurs parlant en anglais et le second de deux personnels administratifs se parlant en français. Ces derniers partent rapidement alors que l’autre continue à discuter en anglais de certaines modalités concernant le travail (l’un d’eux étant un nouvel arrivant dans l’entreprise). Il y a une séparation assez visible, même s’il nous a été dit le contraire, entre les ingénieurs et les permanents notamment.

 

Plus généralement, les groupes se constitueraient selon 4 critères différents : la complicité, l’ancienneté, l’affinité socioculturelle, et le statut dans l’entreprise (permanents-administratifs et ingénieurs) et ne serait pas strictement figés, comme on a pu le voir plus haut. Lors des longues pauses (ex : pause méridienne), dans le flux des conversations la constitution des groupes évoluent d’une catégorie à l’autre sans remettre en question les affinités plus particulières déjà établies. Nous avons constaté que l’âge des personnels joue peut-être un rôle dans la composition des duos par exemple ils sont en général dans les mêmes tranches d’âge (O et F 30/40 ans, A et G 30/40 ans, l’Informaticien S et l’assistante F 30/40 ans, H et l’assistante DG 40/50 ans).

 

À l’inverse des pauses à durée moyenne et longues, les pauses courtes (1 à 2 mn) se font généralement en solitaire. Ce sont des pauses volontairement brèves dans le but apparent d’approvisionnement rapide en boissons chaudes (majoritairement du café). Toutefois, nous avons remarqué à trois reprises, pendant nos observations, des comportements assez intéressants de personnes venant en salle de pause prendre du café à la machine, consulter les casiers de courriers ou encore aller aux toilettes (alors qu’il y a des toilettes à chaque étage), non sans scruter attentivement et méthodiquement la salle inoccupée (enfin presque, puisque nous y étions) avant de quitter le 5ème étage pour revenir ensuite accompagnés. Ce comportement laisse supposer que la salle de pause peut être un lieu de rencontres et que d’aucuns s’y rendent pour socialiser. D’autres personnes viennent là pour bavarder simplement, engageant des conversations spontanées et informelles avec ceux qui s’y trouvent également (parfois avec nous, puisque nous y étions). D’autres enfin, viennent y chercher quelqu’un en particulier s’enquérant de la présence d’untel dans l’immeuble auprès d’un groupe ou d’un autre collègue de passage.

 

À la suite du déménagement, la salle de pause semble rester un point d’ancrage pour les assistantes ayant quitté l’immeuble du siège. Les modes de communications (SMS, mails) permettent de donner des rendez-vous ou de convenir de l’heure des retrouvailles pour le déjeuner. Les assistantes viennent manger dans la salle du 5ème étage pour retrouver leurs collègues alors qu’elles pourraient bénéficier d’une cantine dans le quartier de la Défense. Elles en rapportent parfois des déjeuners particuliers (sandwichs et salades « bio ») pour les autres. Il est vrai que le remplacement de l’hôtesse d’accueil par tous les membres du personnel à tour de rôle peut obliger au moins une des assistantes des nouveaux locaux à venir au siège pendant la pause méridienne. Il semble surtout que ce soit des complicités et des amitiés qui motivent cet usage continu de la salle de pause (ex : F au siège et O à la Défense). Les rituelles parties de babyfoot postprandiales ne semblent pas non plus étrangères à l’attachement des personnels pour la salle de pause. Il y a toujours une revanche à prendre, un adversaire à éliminer…

 

III – La salle de pause, territoire des permanents

 

A – Pauses  brèves VS pauses longues

 

Les pauses brèves (1 à 5 min) et les pauses à durée moyenne (6 à 25 min) ne sont pas représentées par les mêmes catégories de personnes. Les pauses brèves sont plutôt prises par les ingénieurs, tandis que les pauses moyennes sont majoritairement prises par le personnel permanent et plus particulièrement par le personnel administratif.

 

La pause courte est déterminée par une position debout et un corps en tension, les individus sont actifs, et consomment souvent une boisson stimulante (café, thé). En effet, durant les pauses de la seconde journée d’observation, nous  observons que 50% d’entre eux prennent une boisson à la machine (cf. figure 2. Annexe 4), 22% regardent le courrier, 14% passent par la cuisine, 14% font rapidement autre chose (appel téléphonique, se renseigner sur quelqu’un) mais ils restent toujours dans la représentation d’une activité, d’un mouvement. La pause courte semble renvoyer à l’idée de se recharger, de changer rapidement d’air, de stimuler son organisme et son corps pour continuer à travailler en restant dans un esprit de travail sans changer d’activité, sans se détendre.

 

Les pauses moyennes (celles-ci durent dans 78% des cas entre 15 et 20 min (cf. figure 3. Annexe 4) induisent  la plupart du temps un positionnement assis, un corps détendu, elles commencent souvent par la préparation du café au percolateur ou du thé dans la cuisine (rares sont ceux qui prennent une consommation à la machine pendant ce type de pause)  puis finissent par un moment assis, et une dégustation d’une boisson et/ou d’un en-cas autour d’une table ou du bar. Ces pauses collectives sont l’occasion de discussions autour de sujets divers. L’espace de la salle de pause est occupé et animé par des collègues qui se connaissent et s’entendent relativement bien, ils sont à l’aise, dans leur univers, ils rient entre eux, et d’eux-mêmes, parlent de tout et de rien, se meuvent avec fluidité de la cuisine jusqu’aux tables, entre les fauteuils et les canapés. Il y a une ambiance décontractée, qui semble à certains égards peut-être même forcée. L’envie semble affichée de passer un bon moment lors de cette pause, d’éviter des conflits, de ne pas parler de choses trop sérieuses. Le ton des conversations se veut léger et dynamique.

 

En ce qui concerne la pause longue de midi, lors de notre deuxième journée d’observation, nous avons compté 14 personnes (parmi lesquels 7 des 9 personnes (autrement dit 78%) avaient pris une pause moyenne et 25% de ceux qui avaient pris une pause courte (VG, H (nouvel ingénieur) et DAF) étaient présents (cf. figure 4. Annexe 4). La majeure partie des personnes prenant ces pauses longues dans la salle du 5ème étage sont les permanents, mais avec une proportion diluée de personnel administratif. Les déjeuners des mercredis sont le plus souvent pris dans la salle de pause, les jeudis seraient le jour de sortie au restaurant en groupe. Chacun apporte la nourriture qu’il veut, sandwich, salade, plat fait-maison, plat acheté chez un traiteur (japonais, libanais). Les gens se positionnent  à priori selon les affinités. Nous voyons se former des groupes, un large autour de la table basse principale, et de plus petits autour du bar et d’autres tables. Après la collation, l’occupation de l’espace change et les gens se répartissent différemment, de nouvelles activités se mettent en place : babyfoot, décoration du sapin de Noël, cigarette sur la terrasse, discussions parfois plus personnelles en plus petit comité. Le groupe occupe la salle par le bruit, l’activité récréative, le jeu. La « pause » bat son plein dans le lieu qui lui est dédié.

 

B – Être soi au milieu des autres

 

Le territoire de la salle de pause est majoritairement occupé par un noyau dur de personnes s’entendant très bien qui ont pris l’habitude de se côtoyer et de venir dans cette salle. Il y règne une ambiance très familière, très détendue, qui peut mettre mal à l’aise quelqu’un de naturellement réservé, quelqu’un qui ne connaît pas le français ou encore quelqu’un qui ne maîtrise pas les « codes » qui nous semblent imposés aux pauses :

 

  • Une pause se prend collectivement mais entre-soi (permanents / ingénieurs)
  • Une pause ne doit pas avoir de sujets de discussions professionnels
  • Une pause doit durer moyennement,
  • La langue d’une pause est le français
  • Une pause sert à discuter, à se détendre, à rire…

 

Ceux qui ne répondent pas à ces codes se sont vus quelque peu effacé de la dynamique de la salle, nous les sentions à part, pas complètement à l’aise, pas à leur place car n’agissant pas comme les autres. F, personnel permanent, durant toute sa pause moyenne de plus de 15 minutes n’aura échangé que 3 ou 4 phrases tout au plus avec ses collègues présent dans la salle. Elle buvait son thé et son café, le nez plongé dans sa tasse, ne faisant pas de contact visuel avec ses collègues, n’intervenant pas dans les conversations des autres, alors que celles-ci allaient bon train. Personne ne remarque son départ lorsqu’elle salue tout le monde, personne ne répond à son salut. Il ne semble pas qu’elle soit rejetée ni qu’elle soit volontairement ignorée, elle est n’a pas été remarquée par le groupe parce que soit elle ne maîtrise pas (encore) les codes de ces moments de pause soit sa personnalité est trop éloignée de ce jeu affiché de détente et d’humour. Les pauses moyennes et longues semblent demander une participation, une sorte d’engagement dans le groupe par la discussion, l’aisance corporelle, la plaisanterie. Elle a, par ailleurs des contacts plus détendus avec l’informaticien S avec qui elle partage des pauses cigarettes.

 

Le même jour pendant la pause méridienne, un nouvel ingénieur allemand ne maîtrisant pas le français apporte une boîte de choucroute pour son repas. Nous assistons alors à une tentative de socialisation un peu ratée. Après avoir réchauffé son plat, des commentaires, des taquineries ont fusé en français sur l’odeur de son contenu qui se répandait dans la salle. Personne ne semble lui avoir proposé de venir s’asseoir sur les fauteuils autour de la table basse, qui est l’endroit qui rassemble le plus de participants. Il s’est assis à l’écart, au bar, pour manger sa choucroute. Deux personnes sont venues s’asseoir également au bar peu de temps après mais elles ont laissé un siège de distance entre elles et lui. Il ne répondait pas aux critères « une pause sert à discuter en français de sujets non professionnels ». Peut être ces codes implicites qu’il faut suivre expliquent la désertion des ingénieurs. Il faut également pouvoir sortir d’une relation purement professionnelle, d’une relation hiérarchique pour se sentir à sa place dans ce territoire des permanents. Nous avons vu quasiment aucun ingénieur venir prendre de longues pauses dans cette salle (ex : pause déjeuner). Cependant rien n’est dichotomique, C, ingénieur Italien, parlant parfaitement français est le parfait exemple que la division entre ingénieurs et permanents n’est pas figée, il est devenu une des personnalités centrales des pauses méridiennes et dynamise beaucoup de discussions. L’acceptation, la compréhension des codes permet à quiconque de s’intégrer aux groupes qui se constituent aux moments des pauses méridiennes au 5ème étage.

 

IV– La pause comme moyen de résistance au travail

 

A – La salle de pause, territoire de langue française

 

Un aspect saillant d’une partie des pauses observées dans la salle du 5ème étage a été l’usage de la langue française  dans un lieu de travail anglophone et plus particulièrement de la caractérisation de la pause par l’usage de la langue française.

 

Tous les permanents qui fréquentent régulièrement la salle, soit 90% d’entre-deux (22 permanents, 2 assistantes anglaises maîtrisent encore peu le français) parlent uniquement le français pendant les moments qu’ils veulent marquer comme des pauses, alors que des personnels non francophones peuvent être présents dans la salle. Ce phénomène est particulièrement notable lors de la pause méridienne, qui est une pause longue. À ce moment de la journée, les ingénieurs détachés ne sont pratiquement jamais présents alors qu’ils ne sont pas tous continuellement en mission et le seul ingénieur présent lors des pauses méridiennes observées sera un italien parfaitement francophone, installé définitivement en France. La langue française dans cette salle de pause définie une coupure entre le travail qui se fait en anglais et le temps « hors travail » qui se fait en français. Ceux qui maitrisent parfaitement le français, comme la plupart du personnel permanent, imposent cette langue durant la pause, les ingénieurs détachés qui viennent de pays étrangers et qui ne parlent pour la plupart pas le français couramment semblent se sentir exclus de cette salle de pause « francophone ».

 

Pour illustrer le fait que l’emploi du français est caractéristique à la pause nous avons recueillis deux faits particuliers. Le premier a lieu quand une des assistantes anglaises vient une fois dans la salle de pause pour rencontrer l’assistante du DG assise à la table basse pour prendre sa collation de fruits quotidienne. La conversation est professionnelle et a lieu en anglais, pour rapidement signifier la fin de la conversation l’assistante du DG se tourne alors vers nous,  son expression de plus en plus exaspérée, elle pivotera tout son corps dans notre direction, et entamera une discussion en français sur un sujet personnel. Elle a marqué ainsi le fait qu’elle était “en pause”. Lors de notre observation nous avons constaté que le français sert de « marqueur de pause », il sert à signifier que c’est un instant hors travail et que c’est la fin des discussions professionnelles. Le second a lieu quand deux ingénieurs et le DAF, tous trois debout autour d’une table haute près de la machine à café  conversent sur un sujet technique. Deux d’entre-deux semblent vouloir orienter petit à petit une conversation en anglais vers des sujets plus personnels (leurs vacances) et “switchent” de l’anglais au français pour signifier clairement au troisième que le temps de la pause est arrivé. Là encore, le passage entre un épisode de travail caractérisé par l’anglais et une pause en français est clairement annoncé. Une pause se fait en français, elle est hors travail alors que l’utilisation de l’anglais caractérise les sujets professionnels. Le choix de l’usage d’une langue ou d’une autre s’accompagne aussi de l’apparente volonté  d’avoir des conversations sur des sujets n’ayant pas de rapports avec les tâches quotidiennes.

 

B – « On parle pas de boulot pendant le repos »[4]

 

Nous avons relevé plusieurs exemples de discussions récurrentes non professionnelles lors des deux journées d’observation. Il y a les sujets d’ordres personnels mais assez généraux pour être lancés et commentés à voix haute, la santé, les enfants (les deux étant souvent liés), la famille ou le conjoint (ce sujet est souvent abordé sur un ton moqueur), les vacances. Ce sont des sujets de conversation auxquels tout le monde peut participer, il semble y avoir quelques célibataires, des célibataires sans enfants ou avec des enfants adultes mais pourtant les débats sont animés tout en restant sur un ton léger. Après quelques minutes les collègues perdent un peu le fil mais il se trouve toujours une personne pour relancer la conversation avec le récit d’une expérience personnelle. Il peut s’agir également de thèmes plus culturels comme les films, les clips musicaux qui occasionnent des débats relativement peu engagés, sur le mode j’aime/j’aime pas. La conversation progresse et permet à chacun d’être présent, donne à chacun l’occasion de participer même si tous ne le font pas.

 

En revanche, nous avons identifié des sujets « genrés » qui provoquent l’atonie des femmes ou bien celle des hommes suivant le thème évoqué. L’assemblée ne participe plus, un silence s’installe doucement et une partie du groupe se retire corporellement de la discussion en s’engonçant dans le fauteuil tout en gardant un air vague ou encore se met à vaquer à d’autres occupations (se lever pour rincer une tasse). Nous avons assisté par deux fois à des discussions passionnées sur des équipes de football entre des hommes (A du service finances et l’ingénieur C puis avec l’informaticien S) qui ont eu pour effet de dissoudre la partie féminine du groupe en quelques minutes. L’effet était presque caricatural. Il y a eu également l’effet inverse lorsque suite à l’annonce de G (service finances) de son départ en vacances pour une île des Caraïbes dont elle est originaire, l’hôtesse S a commencé à parler des détaxes sur les produits de maquillage et à faire des considérations sur les couleurs des rouges à lèvres à la fin desquelles plus aucun collègue masculin n’était physiquement présent autour de la table basse où le groupe s’était rassemblé pour déjeuner.

 

Enfin, nous avons cerné le sujet passionnant qui a permis de rassembler le groupe et revenir à un consensus social : la nourriture. Issus d’origines diverses, les personnels défendent chacun leurs goûts, leurs préférences. C’est l’occasion de défendre son pays, ses origines mais aussi ses recettes, ses manières de faire. Hommes et femmes participent et s’animent à l’évocation d’une spécialité culinaire. Les souvenirs affleurent, il s’est toujours trouvé une denrée pour faire débat ; le café, les pâtes, la choucroute en boîte, le chocolat, etc. C’est un sujet qui est revenu épisodiquement, plusieurs fois par jour, comme pour rassembler le groupe après des passages à vide (cf. plus haut, après les conversations football-hommes/maquillage-femmes). Personne n’était jamais d’accord mais ce désaccord permanent était le « sel » de la conversation, il nous a donné l’impression que pouvoir débattre sans fin permettait de rester ensemble.

 

CONCLUSION

 

Au travers de notre étude nous avons observé est un lieu animé et fréquemment utilisé par les personnels de l'association. Son occupation permanente et dynamique doit correspondre dans une certaine mesure à des besoins physiologiques et cognitifs de détente et de nourriture. De nombreuses visites l’attestent, mais nous constatons que boire chaud, fumer une cigarette impliquent le plus souvent de ne pas être seul et de choisir de ne pas le faire seul. La salle de pause est un lieu pour se retrouver soi-même, sortir du rôle professionnel ; être drôle, être joueur, être effacé mais c’est également retrouver ceux qui le sont le plus proches, ceux qui sont devenus des amis, ceux du même niveau hiérarchique ou ceux du même lieu de travail. L’utilisation de la salle de pause révèle des personnalités, des comportements et aussi la césure hiérarchique entre les personnels administratifs et les ingénieurs. Tous y vont mais pas de la même manière. La salle de pause est le lieu annexé par les « permanents » pour de moyens ou long moments entre eux, en groupe structuré c’est plus un lieu de passage utilitaire pour les ingénieurs, cela correspond à une représentation spatiale des statuts des personnels de l’association : ceux qui restent (les permanents) et ceux qui ne sont que de passage (les détachés). Les ingénieurs sont d’origines diverses, l’anglais est la langue qui leur permet de réaliser le travail mais aussi celle qui permet d’entretenir la dimension collective de leur activité. Les pauses se font en français pour les permanents quitte à exclure certains d’entre eux, et elles doivent rompre avec le travail. Les groupes qui s’y révèlent ne sont pas toujours identiques aux équipes organisées par la hiérarchie.

 

La salle de pause s’avère être un lieu central dans la rupture entre temps de  travail et temps hors travail. Aucun bureau ne la jouxte, des salles de réunions voisinent. Elle est située hors des étages de travail, des open space. Elle prend l’apparence qu’un groupe veut lui donner : suite de discussions professionnelles à la sortie d’une réunion, salle de détente ou de jeu, réfectoire, lieu de rendez-vous, terrasse pour les fumeurs. Cet espace voit les modes de socialisation varier selon les occupants. Les permanents l’investissent plusieurs fois par jour pour se détendre. Une proportion temporelle de la répartition des pauses témoigne d'une utilisation des pauses et de cette salle comme moyen de détente (la majeure partie des pauses longues n’est pas d'ordre professionnel). Nous avons alors relevé des règles conventionnelles de conduite de pauses qui semblent nécessaires à son insertion dans ce groupe actif de "personnes en pause" : type de discussion, attitude, codes sont nécessaires pour entrer dans la dynamique du territoire des permanents, afin de ne pas rester invisible dans cette masse de "pauseurs actifs". Il serait donc intéressant de développer d'avantages sur ces stratégies d’adoption des « codes » ou au contraire d'exclusion et/ou d'auto-effacement de cette dynamique, sont-elles volontaires ? Comment s'élaborent-t-elle ? Que révèlent-elles des relations au travail ?




[1] « La ‘’salle de pause’’, un espace sous contrôle’ » in Boutet, M. « Statut et lectures des pauses en sociologie du travail : un objet d’étude impossible ? »,  Histoire & Sociétés, n°9, 2004, p. 6-17.

[2] Assistante du Directeur Général, abrégé en assistante du DG.

[3] [3] Directeur Administratif et Financier abrégé en DAF.

[4] Expression empruntée à N. Hatzfeld, « La pause casse-croûte », Terrain, n°39, 2002, p. 33-48.

 

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