Pauses formelles et informelles : quelle incidence dans l'usage de la pause ?

Compte-rendu d'observation



Introduction


La prise de pause est établie de manière très différente sur les lieux de travail où chacune nous exerçons. En effet, l’une de nous travaille dans un service éducatif et thérapeutique s'adressant à des enfants âgés de 3 à 14 ans souffrant de troubles du comportement. Les enfants sont ainsi reçus au service tout au long de la journée par leurs professionnels référents dans le cadre de prise en charge individuelle ou de groupe. L’autre travaille en lien avec une plateforme téléphonique d’une institution de protection sociale. De ce constat nous avons cherché à répondre à la problématique suivante : Quel usage peut-on avoir des pauses au travail ?


Lors de nos premières observations (unique méthode pour répondre à cette problématique), nous nous sommes aperçue de nombreuses similitudes concernant l’usage des prises de pause sur nos deux lieux de travail (rapport au temps, contenu des échanges...).


Ces similitudes, nous ont amené à de nouvelles interrogations : Quelles peuvent être les incidences dans l'implication et l'efficience du travailleur lorsque celui-ci prend une pause formelle ou informelle? Le cadre de la pause vient-il avoir une incidence sur le contenu de la pause ? Et quel est le contenu qui tendra à dire que l'on est réellement en pause ?



Pour répondre à ces interrogations, nous allons tout d’abord présenter les deux services observés, ainsi que les grilles d’observations sur lesquelles nous nous sommes appuyées. Enfin, nous terminerons par l'analyse des différents éléments observés.



I.    PRESENTATION DES SERVICES.

 

1) Le service éducatif

 

A. Description du lieu

 

Le service est composé de trois éducatrices spécialisées, une secrétaire, un responsable coordonnateur présents à temps plein au service, ainsi que d'un psychothérapeute, un médecin psychiatre et une psychologue présent à raison d'une journée par semaine. Le service est composé d'une entrée avec le bureau de la secrétaire, d'une pièce pour le bureau de chaque professionnel (le responsable, le psychologue, le médecin), du bureau des trois éducatrices, de salle d'activité et enfin d'une salle à manger.



B. Organisation du temps de travail


    
Hormis l'équipe thérapeutique présente sur des journées bien limitées, les cinq professionnels présents la plupart du temps au service sont la secrétaire, le responsable et les trois éducatrices. Chaque éducatrice est référente d'entre 8 et 10 enfants qu'elle rencontre deux à trois fois par semaine. Elle élabore donc elle-même son emploi du temps et ses horaires. Les éducatrices ne travaillent pas forcément en même temps ni au même endroit et aucune pause n'est instituée de manière formelle dans ce service mais est plutôt prise de manière autonome par les professionnelles.
Le moment le plus « formalisé » de ces journées reste celui de la pause déjeuner qui même s'il n'est pas institué de façon formelle reste le moment le plus fréquent durant lequel se retrouve les éducatrices.

 

2) La plateforme téléphonique



A.    Description du service


Ce service est composé uniquement de femmes âgées de 25 à 60 ans. Parmi elles, il y a une responsable de service, une responsable adjointe, 3 coordonnatrices et 26 téléconseillères. Ce service est aménagé en open space. Mise à part les deux responsables de service qui ont un bureau à l’entrée de cet espace, les téléconseillères sont disposées en forme de fleurs comportant 6 pétales (c’est-à-dire 6 téléconseillères par fleur). Les coordonnatrices sont placées quant à elles sur des bureaux simples disposés au milieu des téléconseillères.



B.    Organisation du temps de travail


Les 26 téléconseillères se répartissent leur temps de travail afin d’assurer l’amplitude horaire journalier de 8h30 à 17h.


Il est prévu que chaque téléconseillère puisse prendre 15 minutes le matin et l’après-midi. Afin de connaître leur temps de pause disponible, elles ont à leur disposition un camembert journalier indiquant l’organisation de leur temps de travail  et de leur pause personnel (cf annexes). Ces camemberts sont en effet personnels mais surveillés par les coordonnatrices et les responsables d’équipe. A noter, que ni les coordinatrices, ni les responsables ne sont soumises à la réglementation liées au remplissage du camembert.


Durant le midi, elles doivent prendre minimum 30 minutes de repas entre 11h30 et 14h. En sachant, que c’est à elles de s’organiser pour que chacune aient le temps de partir manger à tour de rôle. Si un soucis apparaît concernant la gestion d’équipe, ce sont aux coordinatrices d’y apporter une solution.


Les temps de pause sont donc prises de manières formelles d’autant plus qu’elles doivent indiquer sur un tableau informatique à la vue de tous le moment où elles partent en pause.

 

3) Méthode d’observation pour les deux lieux



La plateforme téléphonique a été observée après avoir obtenu l’accord des personnes constituant ce service. Pour ce faire, la démarche leur a été expliquée. Ce service a donc été observé durant le temps de midi durant 1h et également pendant 1h au cours d’un après-midi.


L'équipe du service éducatif a également été informée de la démarche . Toutefois, et afin de ne pas influencer la spontanéité et le naturel des éléments observés, il n'a pas été signifié aux professionnels du jour où ces observations ont eu lieu, d'autant plus que je prends part à ces temps de pause. L'observation s'est déroulée essentiellement sur le temps du déjeuner, en général entre  12h et 14h car variable suivant les journées. D'autres temps informels ont également été repérés dans la journée mais plus difficilement observables. Le choix a donc été fait de réaliser les observations le vendredi 21 novembre et le lundi 1er décembre 2014 au moment du temps de déjeuner dans la salle à manger du service.



II. GRILLES D'OBSERVATIONS



A.    Le service éducatif



Vendredi 21 novembre :


- 12h30 : la réunion pluridisciplinaire vient de s'achever. Le médecin psychiatre présent à mi-temps quitte le service dès la fin de la réunion. Dans la salle déjeuner, une éducatrice déjeune, rejoint par la seconde 15 minutes plus tard, tandis que la troisième est directement partie en rendez-vous à l'extérieur. L'éducatrice qui était présente à la réunion en fait un retour à la seconde qui avait un rendez-vous dans un établissement scolaire au sujet d'un jeune. Elles échangent sur la réunion et sur le rendez-vous tandis qu'elles réchauffent leurs plats tout en passant à table. Elles gardent l'oeil sur la pendule fixée sur le mur d'en face car elles ont chacune des rendez-vous à 13h pour l'une et 13H30 pour l'autre. Le repas se déroule rapidement, la discussion reste centrée sur le travail.


- 13h : une des éducatrices part pour son rendez-vous, tandis que la seconde termine son repas  la troisième arrive. L'échange se poursuit autour du travail.

 

- 13h15 : les éducatrices retournent au pas de charge chercher les enfants avec lesquels elles ont chacune une prise en charge. Ce temps de pause déjeuner a plutôt eu l'allure d'une réunion qui s'est prolongé dans la cuisine.



Sur ce temps de déjeuner, le moment de la prise et de la fin de la pause est, pour les professionnelles, soumis aux impératifs de rendez-vous de chacune. Elles ont ce jour-là peu de marge de manœuvre, et je constate que la durée assez rapide de la pause déjeuner ne leur laisse que peu de temps pour « couper » réellement avec le travail.


    
Lundi 1er décembre :


 - 12h15 : les éducatrices ont enchaînées les accompagnements toute la matinée. Deux collègues se retrouvent dans la salle à manger pour le déjeuner. L'une est pour le coup encore sur un temps de « prise en charge » car un jeune déjeune tous les lundis au service après son rendez-vous  ; tandis qu'il s'agit plutôt d'une pause pour l'autre. Elles échangent sur leur week-end, puis la discussion dévie sur un film sorti récemment au cinéma. Le jeune déjeune, l'éducatrice lui demande quel film il a vu puis un échange s'engage tantôt à trois, tantôt qu'entre les deux éducatrices qui parlent alors davantage de choses personnelles tandis que le jeune mange sans réellement souhaiter échanger.


- 13h15 : A la fin du repas, l'éducatrice raccompagne le jeune au collège puis annonce à sa collègue « Allez, j'enchaîne, je vais chercher P. ensuite ». La seconde éducatrice s'apprête à prendre un café au moment où la troisième éducatrice revient de son rendez-vous et entrent dans la cuisine pour déjeuner.


- 13h20 : elles restent une demi-heure à échanger sur leurs rendez-vous de la matinée et sur la situation de deux jeunes en difficulté en ce moment. La conversation se poursuit autour du travail.

Malgré un cadre de pause déjeuner qui est de prime abord « hors temps de travail » du fait de l'absence de jeunes, l'échange reste axé sur le travail et peut évoquer des échanges pouvant avoir lieu en réunion. Et à contrario sur le premier temps de repas observé, malgré la présence du jeune, la conversation a davantage porté sur des échanges plus personnels et bien détachés du travail. Le cadre de la pause vient-il avoir une incidence sur le contenu de la pause ? Et quel est le contenu qui tendrait à dire que l'on est réellement en pause ?



B.    La plateforme téléphonique



a) La pause du midi


Le mercredi 19 novembre :


- 12h : Deux personnes remontent de leurs pauses déjeuner. Trois personnes, s’échangent quelques mots pour voir si elles peuvent partir déjeuner ensembles. Après s’être mise d’accord, chacune regardent le tableau électronique de prise de pauses puis vont sur leur camembert pour signifier qu’elles prennent leur pause de temps de repas. Chacune se lèvent, prennent leurs affaires et sortent ensemble de l’open space. Sorties de leurs bureaux, l’une va aux toilettes, et les deux autres sortent du bâtiment pour fumer.


- 12h15 : elles se retrouvent toutes les trois dans la salle de repas. Au départ, tout en mangeant, elles racontent leurs histoires drôles de familles qui se sont déroulées les jours précédents. Puis, très vite, elles commencent à évoquer leur travail, les communications difficiles qu’elles ont rencontrées et les évolutions de l’entreprise. Les échanges restent au niveau de la description des faits. D’abord en évoquant leur propre service puis en parlant des autres services.


- 12h40 : Après avoir regardé plusieurs fois leurs montres, elles rangent leurs affaires de repas. Les trois personnes sortent fumer pendant environ 10 minutes, vont aux toilettes, puis prennent un thé ou un café avant de retourner à leur poste de travail.

 

Sur ce temps, j’ai pu constater qu’une blague ou la description d’une anecdote familiale fait vite référence à un échange téléphonique eu au cours de la journée ou des jours précédents. Finalement leur travail est omniprésent dans leurs échanges posant question sur leurs éventuels moments de détentes et de coupures durant ces temps de pauses. Durant cette observation, j’ai également eu la sensation qu’elles essayaient de retarder au maximum leur reprise de leur activité professionnelle par une cigarette, des échanges qui se rallonge etc.



b) les pauses au cours de la journée


Le 9 décembre


- 15h : Comme pour celles du midi, les personnes voulant prendre leur pauses ensemble se regardent pour voir si elles sont disponibles et regardent l’écran informatique avant de s’inscrire en passe sur le logiciel. Dans la salle de pause qui leur est réservée, elles peuvent se servir une boisson chaude ou de l’eau.  Les échanges portent dans un premier temps sur la vie personnelle des salariées puis rapidement sur le travail. Dans leurs échanges, les deux personnes regardent régulièrement leur montre. Après être allées aux toilettes, elles sont retournées au travail.


- 15h20 : Un personne part ensuite seule et s’isole dans les couloirs pour passer des appels. Une fois ces appels terminés, elle regarde sa montre, descend à la machine à café, va aux toilettes et retourne travailler.


- 15h40 : Deux personnes partent ensemble fumer à l’extérieur du bâtiment et commencent à discuter des derniers échanges téléphoniques qu’elles viennent d’avoir. Très vite, elles sont rejoins par la responsable de service. Des échanges ont lieux où la responsable parlent de sa vie et les collègues se contentent de répondre. Au bout de cinq minutes, la responsable leur demande de faire attention à l’heure. Les salariées ne regardent pas l’heure mais dès qu’elles ont fini leur cigarette, elles partent aux toilettes avant de retourner à leur bureau.



Ce qui m’a vraiment étonné c’est l’omniprésence du temps lors des prises de pauses formelles. En effet, elles estiment leur temps de disponible avant chaque prise de pause par le biais des camemberts. Et durant leur pause, chacune des personnes observées regardent leur montre régulièrement. De plus durant ce temps de pauses est inclut « la pause pipi ». De plus, la responsable d’équipe n’hésite pas à leur retour à faire des remarques sur le temps de pause qui vient d’être pris.



ANALYSE DES OBSERVATIONS



La pause déjeuner : le premier point d'observation à souligner est celui de la prise de pause. Étant donné qu'aucun temps de pause formelle n'est institué dans l'emploi du temps des éducatrices, chacune décide du moment où elle se rend dans la cuisine pour prendre son déjeuner. Sur ce point, les téléconseillères gèrent leur temps de pauses d’une manière similaire que les éducatrices car même si elles formalisent leurs temps de pauses, il n’est en aucun cas imposé leur durée ni les horaires de pause. Deux éducatrices ont par exemples deux midis dans la semaine où elles déjeunent avec un des jeunes dont elles sont référentes. Dans le cas le temps de « pause » déjeuner reste toutefois un temps de prise en charge et donc un temps de travail. De plus certaines éducatrices, profitent de ce temps du midi où elles ne rencontrent pas d'enfants la plupart du temps, pour s'avancer dans leurs écrits, passer des coups de fil professionnels ou encore rencontrer des enseignants pour faire le point sur la situation de certains enfants. Finalement chacune est totalement autonome tant dans son travail que dans le moment où elle décide de prendre un temps de pause. Alors que pour les téléconseillères, aucune n’a été observée en train de travailler durant son temps de pause. Toutefois, on observe que la plupart du temps les éducatrices, comme les téléconseillères, essayent de prendre ce temps de déjeuner ensembles et s'attendent ou accélèrent ou mettent en « pause » leur travail pour s'arrêter déjeuner.


De plus, le contenu de la pause est également similaire, la plupart du temps ce temps du repas est l'occasion d'échanger de manière plus légère, en abordant sa vie privée, des anecdotes personnelles pour rapidement en venir au travail. Les éducatrices exercent la plupart de leurs prises en charges seules et le temps de la pause du midi et au-delà du moment de « décompression » un temps pour parler de sa pratique et des éventuelles difficultés rencontrées. Cela ressemble parfois à un temps de travail dans le travail. Il en va de même pour les téléconseillères de la plateforme téléphonique où nous avons pu constater que même si elles se détendent en échangeant de manière conviviale, ce qu'elles abordent est régulièrement, voire systématiquement, en lien avec leur quotidien au travail et/ou concernant l’entreprise.



Les pauses au cours de la journée : Lors de la pause cigarette, il ne constitue que rarement un temps d'échange dans la mesure où seule une éducatrice est fumeuse et qui, fume bien souvent sa cigarette avant de partir en rendez-vous. Alors que pour les téléconseillères, celles-ci se retrouvent dehors (fumeuses majoritairement mais parfois des non- fumeurs) pour faire une coupure de leur travail.
Nous avons également constaté que lors de la journée, tout en restant dans leur bureau certaines éducatrices peuvent prendre ou passer un appel personnel, alors que rares sont les téléconseillères (1 seule personne observée) qui restent à leur poste de travail pour passer leurs appels ou encore envoyer des textos.



Conclusion


On constate qu'entre pause formelle et informelle, imposées ou plus libre, le contenu même des pauses (déroulement, échanges professionnels et personnels...) n’est pas si différent. De par ce constat, nous pouvons également repérer que la prise de pause permet aux employés d’avoir un espace de détente et de décompression mais que cet espace n’exclut pas nécessairement le travail, mais qu’évoquer les évènements liés à leur activité professionnelle peut être un moyen pour atteindre cet espace de décompression.


Toutefois la question de la pause formelle et informelle pose la question de l'autonomie du salarié dans la décision de prendre ou non sa pause. Dans le service où les pauses sont prises de manières informelles, les salariés sont en charges de huit enfants, qu'elles rencontrent à raison de 2 à 3 fois par semaine. Elles gèrent donc de manières autonome leur emploi du temps, leurs rendez-vous et les temps où elles s'octroient une pause. Alors que pour les téléconseillères, qui doivent s’enregistrer en pauses et qui ont un temps de pause limité, ont finalement une faible autonomie dans leur prise de pause et leur durée de pause.


C’est pourquoi, après ce travail d’observation, nous nous interrogeons : Est-ce qu’une plus grande autonomie pour le salarié ne vient t-elle pas participer à une meilleure efficacité au travail ? La pause en laissant davantage d'autonomie au salarié participe t-elle à un investissement plus important dans le travail ?
 

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